Rencontre avec Dhoye

 

 A la fin des années soixante-dix du siècle dernier (le XXe), je rencontrai, par le hasard de la vie, un peintre qui allait éclairer mon regard et orienter mes choix.

Je n’avais alors pas grand bagage culturel dans le domaine de la peinture, mais un goût pour la belle image et le dessin. Les cours du lycée, avec un professeur de dessin également maître-verrier (et prêtre), m’avaient permis de découvrir la peinture classique avec un regard plus pointu que celui des premières visites au Louvre avec mon grand-père.

Lors d’un de ces cours, j’avais eu un choc en découvrant ‘Carré noir sur fond blanc’ de Malevitch ; mais aussi qu’il pouvait y avoir dans les plis d’une vierge à l’enfant ou d’une madone de Raphaël ou du Corrège, la matière, le fond et la forme d’un tableau d’art moderne. L’abbé Cléry, qui officiait comme maître du cours, maniait le langage de l’image comme un magicien sa baguette.

Ces liens-là, je ne les avais encore jamais faits, et je réalisais ce que voir peut signifier, en dehors d’appréhender la réalité (ce que chacun en perçoit) : déceler du sens, et comprendre l’histoire dans une image ; cela devenait un jeu intellectuel qui pouvait confiner au plaisir.

Par ailleurs parfaitement incapable de tenir un crayon ou un pinceau comme outil de création artistique, j’étais un piètre élève du cours de dessin. Je passais plus de temps à compulser les livres d’art illustrés richement, disponibles dans la salle de cours, et qui présentaient les peintures de Van Gogh, Memling, Le Caravage ou Picasso, qu’à comparer mes épures ou mes pastels avec les plus doués de la classe. J’étais intéressé et curieux, voilà tout, et cela suffisait à mon bonheur.

Et puis un jour, quelques années après le lycée, je rencontre Dhoye, Marcel de son prénom, comme Duchamp ; pas un ready-maker comme ce dernier, mais un peintre coloriste génial doué d’un exceptionnel talent de dessinateur. Nous étions en 1978, dix ans à peine après la révolution de mai, et proches d’un tournant historique à venir avec l’élection de François Mitterrand (cela a son importance pour la suite). Une incroyable aventure m’attendait, une belle amitié qui allait durer plus de trente-cinq ans et qui dure encore.

Avec Dhoye c’est à la fois mon esprit critique qui allait se forger, ma connaissance générale de la peinture et de son histoire qui allait s’étoffer, et mon sens esthétique qui allait se développer. La peinture, la poésie et la philosophie sont sœurs, ou au moins cousines. Mais qu’est-ce qui les lie, les unit, les associe ? J’allais le découvrir en fréquentant cet excellent maître.

Il peignait chez lui, et ne faisait quasiment que cela depuis son plus jeune âge ; il me montra ses dessins et peintures de l’époque, et surtout me fit prendre conscience de l’association étroite entre les arts plastiques, le fait poétique, l’histoire et la place de la pensée dans la création picturale : Hegel, Bataille, Breton et Max Ernst sont par nature associés dans le même mouvement général de la réflexion artistique. La quête est mystérieuse, le but incertain, mais le voyage intérieur pour réaliser ce parcours est une aspiration des plus élevées qui soient données.

Et je découvrais presque en même temps Matta, éternels éclairs du surréalisme, Veli?kovi?, dessins léchés de corps nus en mouvement, ou en posture figée, parfois sanguinolents, Erró, foisonnement de couleurs et d’images iconiques détournées de la BD, ou Warhol, Dandy calculateur, et cent autres, tous aussi talentueux, immenses, d’une créativité incroyable, que mon nouvel ami me mettait sous les yeux.

Dans mes représentations à cette époque, l’art pictural était encore constitué d’un fort pourcentage d’images figuratives.

L'art figuratif peut aussi bien se faire par la tentative d’une représentation exacte du monde réel ou par celle d'un monde irréel né de la seule imagination de l'artiste (des mouvements comme l'expressionnisme, le symbolisme ou le surréalisme s'inscrivent dans cette mouvance). Mais il peut également être une représentation déformée et subjective du monde réel. Ces diverses formes du figuratif m’ont toujours spontanément attiré, peut-être par une certaine facilité, car la symbolique y est presque toujours accessible, comme dans le cubisme par exemple, en tant que représentation d’objets du réel (figures, guitares, natures mortes...) passant par le filtre de la subjectivité de l'artiste.

Dhoye a une vision globale de la peinture et de son histoire, il en connaît toutes les filiations, toutes les influences, tous les courants : dans cette vision les classiques sont pour lui incontestables et incontournables pour y comprendre quelque chose ; Picasso reproduira Velasquez et passera des heures au Prado à copier des œuvres classiques. Et Dhoye est allé souvent au Louvre, reproduire les œuvres des grands maîtres, et avec talent. Parler peinture en omettant Vinci ou Bosch, Rembrandt ou Giotto, au-delà de l’erreur grossière, serait une infamie : les anciens sont là pour savoir d’où l’on vient, nous montrer le chemin, et nous donner quelques clés sur notre présent.

Et Dhoye d’associer les œuvres, l’histoire, et la pensée dans sa créativité, développant sa connaissance inouïe de la peinture en général : Goethe, Adorno, Giordano Bruno, parmi de nombreux autres, étaient convoqués en filigrane des images, pensées sous-jacente qui structuraient l’œuvre, qui nourrissaient en retour la pensée ; le surréalisme, la place de Jouffroy dans l’héritage, Jouffroy, décédé pendant l’écriture de ce texte, l’ainé que Dhoye fréquentait à l’époque, avec Bailly, Baatsch, et les autres, Sautereau, Pommereulle, la ‘clique’ intellectuelle, poétique et savante d’une certaine génération d’artistes à laquelle je me trouvais associé par le hasard (le destin ?).

Je lisais les revues Art-Press qu’il me prêtait, et j’allais avec lui aux premiers vernissages de mon nouveau parcours initiatique. Car il y a quelque chose d’alchimique dans la peinture, du Canceliet dans les pigments, du Fulcanelli dans le vernis flamand, de l’athanor dans l’atelier, renforcé par le rituel, la phase magique, forcément, qui préside à l’élaboration de l’œuvre (l’Œuvre, le grand).

Une visite au Louvre avec lui constitua un sommet ; une sorte de Marathon, au pas de course, car il y a trop à voir, trop d’images et de sensations visuelles à emmagasiner d’un coup. Pas assez de recul, de temps, de liberté, trop de monde pour voir bien.

Les musées ne sont pas seulement des lieux de conservation pour œuvres anciennes ; on vient les visiter, comme des tombeaux royaux, pour recueillir la mémoire des anciens, car ils permettent d’étudier l’histoire avec la profondeur du passé ; mais il faudrait rester plusieurs heures devant chaque œuvre qu’ils contiennent, et revenir dix fois, cent fois, mille fois pour tout en percevoir ; une vie ne suffirait pas à voir tout ce qui est au Louvre.

Je pris une grande leçon de peinture et d’histoire, en accéléré, devant ingurgiter une quantité phénoménale d’informations : Dhoye est un monstre de connaissance dans ce domaine, il connaît les noms de tous les peintres, les reconnait instantanément, connait les techniques, analyse le trait aussi bien que la structure, la matière aussi bien que les pigments, les époques, les références, un puits sans fond de connaissances essentielles.

Régulièrement à cette époque je l’accompagnai à tel vernissage rue de Seine, ou voir une exposition de Jean-Max Albert chez Françoise Palluel, ou de l’art minimal chez Daniel Templon : et chaque fois je découvrais et j’apprenais, éberlué, gourmand, surpris, conquis, dubitatif parfois.

Je me souviens de ma première exposition à Beaubourg, des artistes venus des Etats Unis : un espace était réservé à l’art minimal où il y avait en particulier Frank Stella et Sol Le Witt ; ce que j’en retenais alors est que : « le minimalisme est un courant de l'art contemporain, apparu au début des années 1960 aux États-Unis, en réaction au lyrisme pictural de l'Expressionnisme abstrait, et qui s’opposait à la tendance figurative du Pop Art ». Une grande surprise, faite d’incompréhension, d’étonnement et de perplexité. Dans une autre salle, les expressionnistes abstraits : Rothko, Motherwell, et surtout Pollock. Là ce fut un choc, une révélation : il était possible de réaliser des peintures d’un intense pouvoir d’expression et de suggestion par une pure abstraction dans l’emploi des couleurs ; génial ce Pollock, incroyable ce geste, cette puissance graphique. Et Dhoye commentait, enfin, tentait de ne pas être trop désagréable dans certains cas (toujours respect de l’œuvre, cependant, toujours l’esprit critique et le sens de l’histoire).

Je venais de découvrir l’art abstrait lyrique. J’avais déjà une idée de ce qu’était l’art abstrait, mais finalement assez vague ; j’allais fouiller un peu le sujet, en discutant avec Dhoye et ses amis, et en allant chercher dans les revues et les livres de référence que mon bon maître me prêtait.

Avec Dhoye, j’ai ouvert ma pensée, aiguisé mon regard, renforcé mon goût. L’exposition des peintres américains à Beaubourg avait fait sens pour moi, et ferait date. J’avais découvert l’abstraction lyrique. Et ce n’était qu’une marche gravie sur l’immense escalier de l’histoire de l’art.

 

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Marcel Dhoye, peinture digitale, 2010

 

 

La galerie des Guillemites

 

De vernissages en discussions, d’expositions en ateliers, avec Dhoye comme guide, j’avais rencontré quelques artistes de l’époque, parfois de petits nouveaux qui tentaient de percer, parfois de grands anciens déjà connus.

Dhoye travaillait alors dans un atelier de lithographie à Paris dont le patron n’était autre que Franck Bordas, fils de l’éditeur Pierre Bordas, petit-fils de Fernand Mourlot, le maître-imprimeur lithographe qui travailla avec Miro, Matisse, Picasso, Fautrier, Dubuffet, Chagall… Mais aussi Braque, Buffet, Giacometti, Calder, pour citer de grands noms, et il ne faudrait pas oublier Utrillo, Van Dongen, Vlaminck, Maurice Estève, Roberto Matta, qui sont aussi passés chez cet homme remarquable, qui grava dans sa mémoire ses plus belles rencontres d’artistes, pour les restituer ensuite dans un très beau livre autobiographique. Fernand avait transmis son savoir-faire et ses outils à Franck, et Franck était digne de l’héritage.

J’accompagnai souvent Dhoye à l’atelier, rue des Guillemites, dans le Marais, profitant de nos longs passages pour découvrir la technique, l’art de la lithographie, voir Franck ‘travailler’ la pierre avec l’encre. Il manœuvrait tel un timonier la barre du « moulinet » à bras rayonnants de la « bête à corne », comme on appelait autrefois ce type de presse.

Dhoye transformait ses lithos, par nature vouées à la reproduction de la même image en plusieurs exemplaires, en œuvres originales uniques, c’est-à-dire qu’il retravaillait l’image directement à partir de l’épreuve tout juste imprimée et encore « fraîche », au stylo, à l’encre, au fusain.

Au fil du temps j’ai rencontré bon nombre d’artistes, les ai vus travailler, j’ai pu échanger avec eux sur leurs projets picturaux, leurs techniques, leurs visions artistiques, et chaque fois j’ai profité ensuite de l’analyse critique de Dhoye, toujours présent, continuant sans cesse de former mon regard, de développer mon sens visuel en tant qu’outil intellectuel marchant à l’émotion.

Et puis un jour, il me demande, sans préambule, alors que nous sortions de l’atelier de Franck pour aller boire un verre au ‘Bar des Amis’, pourquoi je ne deviendrai pas son marchand. Impossible de parler de peinture sans parler de marchands. Dhoye m’avait fait connaître les histoires des plus grands, inévitablement associés aux grands peintres, parmi lesquels Ambroise Vollard, Daniel-Henry Kahnweiler, Aimé Maeght ; il m’avait expliqué l’importance de Théo Van Gogh dans l’œuvre de son frère Vincent, et il employait des arguments décisifs pour me persuader de devenir le nouveau grand marchand des années 80 en me mettant à défendre et vendre son travail.

J’ai résisté, longtemps, l’idée me paraissant tellement folle, démesurée, irréalisable, limite mégalo.

J’ai fini par céder ; mais ce n’était que le début d’une aventure qui allait s’avérer plus compliquée que prévu ; car il fallait un lieu, une galerie, et des fonds pour démarrer. Je n’avais ni l’un ni l’autre.

Franck allait quitter son atelier, pour s’installer rue Princesse, laissant libre un lieu en plein Marais, proche de Beaubourg et du futur Musée Picasso : c’était peut-être une aubaine, une chance, un signe.

Franck accepta de me céder son bail pour que je reprenne le lieu. Pour marquer son départ de l’atelier, il organisa une exposition collective des principaux artistes avec lesquels il avait travaillé. Le jour du vernissage, il y avait Fernand Mourlot, à qui je fus présenté, lui expliquant mon projet, et le vieil homme, sa main sur mon épaule, me donna sa bénédiction pour que ce nouvel espace de l’art vive longtemps. Nougaro, de passage, curieux s’arrêta, et me promit de revenir aux prochaines expositions.

J’avais 25 ans et je venais d’ouvrir la Galerie Vivian Véteau, rue des Guillemites, le 23 septembre 1981, après des mois de préparation, de travaux et d’aménagements, de démarches administratives et de recherches de fonds.

Jean-Max Albert, un des artistes rencontrés chez Franck, fut le premier à exposer, des œuvres dans un style apparenté à l’abstraction géométrique, sous l’intitulé malicieux « Philosophie de l’ouvrier charpentier ».

A cette époque, François Mitterrand venait d’être élu, en mai 81, et son ministre de la Culture, Jack Lang, nouvellement nommé, outre la création de la fête de la musique, venait aussi de créer et de doter largement les FRAC, ce qui nourrissait les meilleurs espoirs d’aide et de soutien à l’art contemporain. Les galeries bourgeonnaient rive gauche, les espoirs de réussite résonnaient dans les têtes. Les temps étaient à l’optimisme, à l’enthousiasme, à la créativité. Nous allions vite déchanter.

 

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